Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur

L’arrestation d’Arsène Lupin

Sur le paquebot la Provence, en route vers l’Amérique, une nouvelle arrive par le télégraphe sans fil : Arsène Lupin est à bord, et chacun se demande qui il est.

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Quel étrange voyage ! Et pourtant, il avait si bien commencé ! La Provence était un paquebot rapide et confortable, son commandant était le plus aimable des hommes, et les passagers de la première classe formaient une société choisie. Séparés du monde comme sur une île, nous faisions vite connaissance. Seul le télégraphe sans fil nous attachait encore à la terre : grâce à lui, des amis restés en France nous envoyaient leurs adieux.

Le deuxième jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par un après-midi d’orage, le télégraphe sans fil nous a transmis ce message :

« Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R… »

À ce moment précis, un violent coup de tonnerre a éclaté. La communication a été coupée, et le reste du message n’est jamais arrivé. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne connaissait que la première lettre.

Le jour même, tout le monde savait que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous : le cambrioleur insaisissable dont tous les journaux racontaient les exploits, l’ennemi du vieux Ganimard, notre meilleur policier ! Le gentleman qui, une nuit, chez le baron Schormann, était reparti les mains vides en laissant sa carte : « Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques. » L’homme aux mille déguisements ! Chacun se demandait s’il était ce monsieur… ou celui-là… son voisin de table… son compagnon de cabine…

— Et cela va durer encore cinq jours ! s’est écriée le lendemain miss Nelly Underdown. C’est insupportable ! Voyons, monsieur d’Andrézy, vous êtes très ami avec le commandant, vous ne savez rien ?

J’aurais tant voulu savoir quelque chose pour lui plaire ! Élevée à Paris par une mère française, miss Nelly allait retrouver son père, le très riche Underdown, de Chicago, avec son amie lady Jerland. Dès le premier jour, je lui avais fait la cour, et très vite, son charme m’avait troublé plus que je ne le voulais. Un seul rival m’inquiétait peut-être : un jeune homme élégant et silencieux, qui était justement assis avec nous sur le pont.

— Je ne sais rien, mademoiselle, ai-je répondu. Mais pourquoi ne pas mener l’enquête nous-mêmes ? Lupin se fait appeler monsieur R…, il voyage seul et il est blond. Il suffit de lire la liste des passagers et d’éliminer.

J’avais la liste dans ma poche. Je l’ai parcourue.

— En première classe, treize personnes ont un nom qui commence par R. Neuf voyagent avec une femme, des enfants ou des domestiques. Il en reste quatre : le marquis de Raverdan…

— Secrétaire d’ambassade, a dit miss Nelly. Je le connais.

— Le major Rawson…

— C’est mon oncle, a dit quelqu’un.

— M. Rivolta…

— Présent ! s’est écrié un Italien dont le visage disparaissait sous une magnifique barbe noire.

Miss Nelly a éclaté de rire.

— Monsieur n’est pas vraiment blond.

— Alors le coupable est le dernier de la liste : M. Rozaine. Quelqu’un connaît-il M. Rozaine ?

Personne n’a répondu. Mais miss Nelly s’est tournée vers le jeune homme silencieux.

— Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas ?

Tous les yeux se sont tournés vers lui. Il était blond.

J’avoue que j’ai senti comme un petit choc. Un silence gêné est tombé sur le groupe.

— Pourquoi je ne réponds pas ? a-t-il dit, les lèvres pâles. Parce que j’ai déjà fait la même enquête, et que je suis arrivé au même résultat. Je suis donc d’avis qu’on m’arrête.

Il plaisantait, bien sûr. Pourtant, son air étrange nous a impressionnés. Naïvement, miss Nelly a demandé :

— Mais vous n’avez pas de blessure ?

— C’est vrai, la blessure manque.

D’un geste nerveux, il a relevé sa manche. Mais une idée m’a frappé aussitôt, et mes yeux ont croisé ceux de miss Nelly : il avait montré le bras gauche.

J’allais le faire remarquer quand lady Jerland est arrivée en courant, bouleversée.

— Mes bijoux, mes perles ! On a tout pris !

En réalité, on n’avait pas tout pris : on avait choisi ! En plein jour, pendant que lady Jerland prenait le thé, sur les colliers et les bracelets, le voleur avait pris non pas les plus grosses pierres, mais les plus belles, celles qui avaient le plus de valeur et prenaient le moins de place.

Tout le monde a pensé la même chose : c’est Arsène Lupin. Au dîner, les places à droite et à gauche de Rozaine sont restées vides, et le soir, on a appris que le commandant l’avait fait appeler. On a cru à son arrestation, et on a enfin respiré. Ce soir-là, on a dansé. Miss Nelly était d’une gaieté folle, et vers minuit, sous la lune, je lui ai dit mon attachement avec une émotion qui n’a pas semblé lui déplaire.

Mais le lendemain, à la surprise générale, Rozaine était libre. Fils d’un riche négociant de Bordeaux, il avait montré des papiers parfaitement en règle, et ses bras ne portaient aucune trace de blessure.

— Des papiers ! disaient ses ennemis. Arsène Lupin en fabrique autant qu’il veut !

Et puis, qui d’autre que Rozaine voyageait seul, était blond et avait un nom en R ? Quand il s’est approché de notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se sont levées et se sont éloignées. Elles avaient peur.

Une heure plus tard, M. Louis Rozaine promettait dix mille francs à la personne qui démasquerait Arsène Lupin ou retrouverait les pierres volées. Pendant deux jours, on l’a vu fouiller partout. Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, comme on disait à bord, Arsène Lupin contre Arsène Lupin ! De son côté, le commandant a fait fouiller toutes les cabines.

— On finira bien par trouver quelque chose, n’est-ce pas ? me demandait miss Nelly. Même un sorcier ne peut pas rendre invisibles des diamants et des perles.

— Mais si. Sinon, il faudrait fouiller nos chapeaux, nos vestes et tout ce que nous portons sur nous.

Je lui ai montré mon appareil photo, avec lequel je ne me lassais pas de la photographier.

— Tenez, dans un appareil comme celui-ci, il y aurait de la place pour toutes les pierres de lady Jerland. On fait semblant de prendre des photos, et le tour est joué.

— Pourtant, on dit que tous les voleurs laissent un indice derrière eux.

— Il y en a un qui n’en laisse jamais : Arsène Lupin. Il pense à tout ce qui pourrait le trahir.

Les recherches n’ont rien donné, sauf un résultat inattendu : la montre du commandant a disparu. Le lendemain, on l’a retrouvée au milieu des cols de chemise du commandant en second ! C’était bien l’humour d’Arsène Lupin : il volait, mais il s’amusait aussi. Je ne pouvais pas m’empêcher de l’admirer un peu.

L’avant-dernière nuit, l’officier de garde a entendu des gémissements dans le coin le plus sombre du pont. Un homme était couché là, la tête enveloppée dans une écharpe grise, les poignets attachés. C’était Rozaine. On l’avait attaqué et volé. Sur son vêtement, une carte était fixée avec une épingle : « Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs de M. Rozaine. » En réalité, le portefeuille volé contenait vingt mille francs.

Certains l’ont accusé d’avoir joué la comédie. Mais personne ne pouvait s’attacher soi-même de cette façon, et l’écriture de la carte était exactement celle d’Arsène Lupin, qu’un vieux journal trouvé à bord avait publiée. Ainsi, Rozaine n’était pas Arsène Lupin ! Alors la peur s’est installée. Personne n’osait plus rester seul. Arsène Lupin, maintenant, c’était… c’était tout le monde.

Pour moi, je l’avoue, ces derniers jours ont été délicieux, car miss Nelly, effrayée, cherchait près de moi une protection que j’étais heureux de lui offrir. Au fond, je remerciais Arsène Lupin. Grâce à lui, je pouvais faire les plus beaux rêves : des rêves d’amour, et d’autres plus pratiques, car les Andrézy sont une vieille famille du Poitou, mais leur fortune a beaucoup diminué. Ces rêves, je le sentais, ne déplaisaient pas à Nelly.

Jusqu’au dernier moment, appuyés au bastingage, nous sommes restés l’un près de l’autre, pendant que les côtes américaines approchaient. Tout le navire attendait la minute où l’on saurait enfin qui était Arsène Lupin.

Cette minute est arrivée. Même si je vis cent ans, je n’en oublierai pas le moindre détail.

— Comme vous êtes pâle, miss Nelly, ai-je dit.

— Et vous ! Ah ! vous êtes si changé !

La passerelle s’est abaissée. Tout à coup, j’ai sursauté.

— Vous voyez ce petit vieux, au bout de la passerelle, avec un parapluie et une redingote vert olive ? C’est Ganimard, le policier qui a juré d’arrêter Arsène Lupin de sa propre main.

— Alors Arsène Lupin est sûr d’être pris ?

— Qui sait ? Il paraît que Ganimard ne l’a jamais vu que déguisé. À moins qu’il connaisse son faux nom…

Le débarquement a commencé. Appuyé sur son parapluie, Ganimard ne semblait pas regarder la foule. J’ai remarqué qu’un officier du bord, derrière lui, lui parlait de temps en temps à l’oreille. Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l’Italien Rivolta sont passés, et beaucoup d’autres… Puis Rozaine s’est approché.

— C’est peut-être lui, quand même, m’a dit miss Nelly.

— Une photo de Ganimard et de Rozaine ensemble serait amusante. Prenez donc mon appareil, j’ai les mains si chargées.

Je le lui ai donné, mais trop tard pour qu’elle puisse s’en servir. L’officier s’est penché à l’oreille de Ganimard, celui-ci a haussé les épaules, et Rozaine est passé.

— Mais alors, mon Dieu, qui est Arsène Lupin ? a murmuré miss Nelly.

Il ne restait plus qu’une vingtaine de personnes. Miss Nelly les regardait l’une après l’autre, avec la peur confuse qu’il soit parmi elles.

— Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps, lui ai-je dit.

Elle s’est avancée, je l’ai suivie. Mais nous n’avions pas fait dix pas que Ganimard nous a barré le passage.

— Eh bien, quoi ? me suis-je écrié.

— Un instant, monsieur.

— J’accompagne mademoiselle.

— Un instant, a-t-il répété d’une voix plus ferme.

Il m’a regardé longuement, puis il m’a dit, les yeux dans les yeux :

— Arsène Lupin, n’est-ce pas ?

Je me suis mis à rire.

— Non, Bernard d’Andrézy, tout simplement. Voici mes papiers.

— Bernard d’Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine. Ces papiers sont les siens. Comment vous les avez eus, j’aurai le plaisir de vous l’expliquer.

— Mais vous êtes fou ! Arsène Lupin voyage sous un nom qui commence par R.

— Encore un de vos tours, une fausse piste pour tromper tout le monde. Vous êtes fort, mon garçon. Mais cette fois, la chance a tourné. Allons, Lupin, soyez beau joueur.

J’ai hésité une seconde. D’un coup sec, il m’a frappé sur l’avant-bras droit, et j’ai poussé un cri de douleur. Il avait frappé juste sur la blessure encore mal fermée dont parlait le télégramme.

Il fallait accepter. Je me suis tourné vers miss Nelly. Elle écoutait, livide. Son regard a rencontré le mien, puis il est descendu vers l’appareil photo que je lui avais donné. Elle a fait un geste brusque, et j’ai eu la certitude qu’elle comprenait tout à coup. Oui, c’était là, dans ce petit appareil que j’avais pris soin de lui confier avant que Ganimard m’arrête, que se trouvaient les vingt mille francs de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.

Ah ! je le jure, à ce moment-là, tout m’était égal, sauf la décision qu’allait prendre miss Nelly. Allait-elle me trahir, comme une ennemie qui ne pardonne pas ? Ou bien agir comme une femme qui se souvient ?

Elle est passée devant moi. Je l’ai saluée très bas, sans un mot. Au milieu des autres passagers, elle s’est dirigée vers la passerelle, mon appareil à la main. Elle n’ose pas devant tout le monde, ai-je pensé. Elle le donnera dans une heure, dans un instant.

Mais au milieu de la passerelle, par une maladresse qui n’en était pas une, elle l’a laissé tomber dans l’eau, entre le mur du quai et le flanc du navire.

Puis je l’ai vue s’éloigner. Sa jolie silhouette s’est perdue dans la foule, a reparu, puis a disparu. C’était fini, fini pour toujours.

Un instant, je suis resté immobile, triste et ému à la fois. Puis, à la grande surprise de Ganimard, j’ai soupiré :

— Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme…

C’est ainsi qu’un soir d’hiver, Arsène Lupin m’a raconté l’histoire de son arrestation. Quelques aventures, que je raconterai un jour, ont créé entre nous des liens… d’amitié ? Oui, j’ose le croire, et c’est par amitié qu’il arrive parfois chez moi sans prévenir, avec sa gaieté de jeune homme.

Son portrait ? Je ne peux pas le faire. J’ai vu Arsène Lupin vingt fois, et vingt fois c’était un autre homme.

— Moi-même, m’a-t-il dit un jour, je ne sais plus très bien qui je suis. Dans un miroir, je ne me reconnais plus. Tant mieux si l’on ne peut jamais dire avec certitude : voici Arsène Lupin. L’essentiel, c’est qu’on puisse dire sans erreur : Arsène Lupin a fait cela.

Ce sont quelques-unes de ces aventures que j’essaie de raconter ici, d’après les confidences qu’il m’a faites, certains soirs d’hiver.

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