Le Tour du monde en quatre-vingts jours

Une affaire d’honneur

Fogg et le colonel Proctor se préparent à un duel dans le train, mais une attaque des Sioux interrompt leurs préparatifs.

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Le lendemain matin, Phileas Fogg et ses partenaires jouaient au whist. Le gentleman allait jouer pique quand une voix a dit derrière lui :

— Moi, je jouerais carreau…

C’était le colonel Proctor. Les deux hommes se sont reconnus tout de suite.

— Ah ! c’est vous, l’Anglais ! s’est écrié le colonel. Vous ne comprenez rien à ce jeu !

— Je serai peut-être plus habile à un autre, a répondu Phileas Fogg.

Il s’est levé. Aouda était devenue pâle. Fix s’est levé lui aussi.

— Vous oubliez, monsieur, que c’est contre moi que vous devez vous battre ! a-t-il dit au colonel. C’est moi que vous avez frappé !

— Pardonnez-moi, monsieur Fix, a dit Phileas Fogg, mais cette affaire ne regarde que moi.

Il est sorti sur la plateforme avec le colonel. Il lui a expliqué poliment qu’il était très pressé de rentrer en Europe. Puis il lui a proposé un rendez-vous en Amérique dans six mois.

— Pourquoi pas dans six ans ? a répondu le colonel.

— Je dis six mois, et je serai exact au rendez-vous.

— Tout de suite, ou jamais ! Le train s’arrête dix minutes à Plum Creek, dans une heure. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver.

— D’accord, a dit Phileas Fogg. Je descendrai à Plum Creek.

— Et je crois même que vous allez y mourir !

— Qui sait, monsieur ?

Phileas Fogg est rentré dans le wagon, aussi calme que d’habitude. Il a demandé à Fix d’être son témoin, puis il a repris la partie et il a joué pique.

À Plum Creek, le chef de train n’a laissé descendre personne : le train avait du retard et il repartait tout de suite.

— Je suis désolé, messieurs, a-t-il dit aux deux adversaires. Mais qui vous empêche de vous battre pendant le voyage ?

— Cela me convient parfaitement, a répondu Phileas Fogg.

— Décidément, nous sommes bien en Amérique ! a pensé Passepartout.

Le chef de train a fait sortir les voyageurs du dernier wagon. Phileas Fogg et le colonel Proctor y sont entrés, chacun avec deux revolvers, et les témoins les ont enfermés. Au premier coup de sifflet de la locomotive, les deux hommes devaient commencer à tirer. Fix et Passepartout attendaient dehors, le cœur battant.

Soudain, des cris terribles et des coups de feu ont éclaté, mais ils ne venaient pas du wagon des deux adversaires. Ils venaient de tout le train. Phileas Fogg et le colonel Proctor sont sortis aussitôt, revolver à la main. Le train était attaqué par les Sioux.

Ils étaient une centaine. Sans attendre l’arrêt du train, ils avaient sauté sur les marchepieds et ils étaient montés dans les wagons. Ils avaient des fusils, et les voyageurs, presque tous armés, répondaient à coups de revolver. Les Sioux s’étaient d’abord jetés sur la locomotive, et les deux hommes qui la conduisaient avaient été assommés. Un chef sioux avait voulu arrêter le train, mais il ne savait pas manœuvrer la machine. Au lieu de couper l’arrivée de la vapeur, il l’avait ouverte en grand, et la locomotive roulait maintenant à une vitesse effrayante.

Les Sioux couraient sur les toits des wagons, ils enfonçaient les portes et ils se battaient corps à corps avec les voyageurs. Mais les voyageurs se défendaient avec courage. Aouda, un revolver à la main, tirait à travers les vitres brisées. Une vingtaine de Sioux avaient été tués, et plusieurs voyageurs gravement blessés étaient couchés sur les sièges.

Le combat durait depuis dix minutes. La gare du fort Kearney était à moins de deux milles, et il y avait là des soldats américains. Mais si le train passait devant le fort sans s’arrêter, les Sioux seraient les maîtres du train. Le chef de train se battait à côté de Phileas Fogg quand une balle l’a renversé.

— Nous sommes perdus si le train ne s’arrête pas avant cinq minutes ! a-t-il crié.

— Il s’arrêtera ! a dit Phileas Fogg.

Il voulait sortir du wagon.

— Restez, monsieur ! lui a crié Passepartout. C’est mon affaire !

Passepartout a ouvert une porte sans être vu et il s’est glissé sous le wagon. Les balles passaient au-dessus de sa tête, mais il avait retrouvé son agilité d’acrobate. Il s’accrochait aux chaînes et aux barres de fer. Il est passé ainsi d’un wagon à l’autre, sous le train, jusqu’à l’avant.

Là, suspendu d’une main entre le wagon à bagages et la locomotive, il a décroché les chaînes de l’autre main. Une secousse de la machine a fait sauter la grosse barre de fer qui reliait encore le train à la locomotive. Le train, détaché, est resté en arrière, et la locomotive s’est enfuie encore plus vite. Les voyageurs ont serré les freins, et le train s’est arrêté à moins de cent pas de la gare de Kearney.

Les Sioux n’ont pas attendu l’arrêt du train : ils se sont enfuis tout de suite. Les soldats du fort, qui avaient entendu les coups de feu, sont arrivés en courant. Mais quand les voyageurs se sont comptés sur le quai, plusieurs manquaient. Parmi eux, il y avait le courageux Français qui venait de les sauver.

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