Le projet était audacieux, peut-être impossible. Fogg risquait sa vie et pouvait donc aussi perdre son pari. Mais il n’a pas hésité, et Sir Francis était prêt à l’aider. Passepartout, lui, était enthousiaste. Sous la froideur de son maître, il découvrait un cœur, et il commençait à l’aimer.
— Je suis parsi, et cette femme est parsie, a dit le guide. Vous pouvez compter sur moi. Mais si on nous prend, nous risquons notre vie.
— Je le sais, a répondu Fogg. Nous devons attendre la nuit, je pense ?
— Je le pense aussi.
Puis le guide leur a parlé de la jeune femme. Elle s’appelait Aouda. C’était la fille de riches commerçants parsis de Bombay, et elle avait reçu une éducation tout à fait anglaise. Après la mort de ses parents, on l’avait mariée contre sa volonté à ce vieux rajah. Trois mois plus tard, elle était veuve. Elle s’était enfuie, mais on l’avait reprise tout de suite.
Le soir, ils se sont approchés du temple. Au bord d’une rivière, à la lumière des torches, ils ont vu le bûcher. Le corps du rajah était déjà couché dessus. La foule dormait par terre, à cause de l’opium et du chanvre. Mais devant les portes du temple, des gardes veillaient, le sabre à la main.
Ils ont attendu jusqu’à minuit, mais les gardes ne dormaient toujours pas. Alors les quatre hommes sont passés derrière le temple, où il n’y avait ni gardes ni porte. Avec leurs couteaux de poche, le guide et Passepartout ont commencé à enlever les briques du mur, sans faire de bruit.
Mais un cri a retenti dans le temple, et d’autres cris lui ont répondu dehors. Les quatre hommes se sont vite cachés dans le bois. Bientôt, des gardes sont venus s’installer derrière le temple.
Tout semblait perdu. Passepartout était furieux. Seul Phileas Fogg restait calme.
— Nous n’avons plus qu’à partir ? a demandé le général à voix basse.
— Nous n’avons plus qu’à partir, a répondu le guide.
— Attendez, a dit Fogg. Il me suffit d’être à Allahabad demain avant midi.
— Mais qu’espérez-vous ? a demandé Sir Francis. Dans quelques heures, il va faire jour !
— La chance que nous avons perdue peut revenir au dernier moment.
Sir Francis ne le comprenait pas. Que voulait faire cet Anglais si froid ? Se jeter sur les prêtres au moment du sacrifice ? C’était de la folie ! Pourtant, il a accepté d’attendre, et le guide les a conduits au bord de la clairière.
Pendant ce temps, Passepartout, assis sur une branche basse, réfléchissait. Une idée lui avait traversé l’esprit comme un éclair. D’abord, elle lui avait paru folle. Mais maintenant, elle ne le quittait plus.
— Pourquoi pas, après tout ? a-t-il pensé. C’est une chance, peut-être la seule !
Et souple comme un serpent, il s’est glissé le long des branches jusqu’au sol.
Le jour approchait. Tout à coup, la foule s’est réveillée, et les tambours et les chants ont repris. Les portes du temple se sont ouvertes, et deux prêtres ont fait sortir la victime. Le cœur de Sir Francis a bondi. Il a saisi la main de Phileas Fogg, et il a senti que cette main tenait un couteau ouvert.
La foule a conduit la jeune femme jusqu’au bûcher, et Fogg et ses compagnons l’ont suivie, mêlés aux derniers rangs. Dans la demi-obscurité, ils ont vu la jeune femme couchée sans mouvement à côté du corps de son mari. Puis on a approché une torche, et le bois s’est enflammé.
Sir Francis et le guide ont dû retenir Fogg, qui voulait se jeter vers le bûcher. Mais tout à coup, un cri de terreur s’est élevé, et toute la foule s’est jetée à terre.
Le vieux rajah n’était donc pas mort ? Au milieu de la fumée, il s’est levé comme un fantôme. Il a pris la jeune femme dans ses bras et il est descendu du bûcher. Personne n’osait lever les yeux. Fogg et Sir Francis étaient restés debout. Et Passepartout était sans doute aussi surpris que les autres…
Le rajah s’est approché d’eux, la jeune femme dans les bras.
— Filons ! a-t-il dit d’une voix brève.
C’était Passepartout ! Grâce à l’obscurité et à l’épaisse fumée, il s’était glissé jusqu’au bûcher. Là, il avait joué le rôle du vieux rajah avec une audace incroyable, et il avait arraché la jeune femme à la mort.
Un instant plus tard, ils ont tous disparu dans le bois, et l’éléphant les a emportés d’un trot rapide. Sur le bûcher en feu, on voyait maintenant le corps du vieux rajah, et les prêtres avaient compris la ruse. Les gardes ont tiré, et une balle a traversé le chapeau de Phileas Fogg. Mais l’éléphant allait vite, et bientôt, les balles ne pouvaient plus les atteindre.