Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur

Le sept de cœur

Une nuit de juin, un journaliste trouve dans sa maison de Neuilly une lettre menaçante et une étrange carte à jouer, et il se retrouve mêlé à une affaire mêlant des plans volés, des lettres secrètes et un sous-marin.

Capítulo 6 Francês B1 Intermediário
Substantivo Substantivo próprio Verbo Verbo auxiliar Adjetivo Advérbio Pronome Determinante Adposição Numeral Conjunção coordenativa Conjunção subordinativa Partícula Interjeição Outro

On m’a souvent demandé comment j’ai connu Arsène Lupin. La réponse est simple : par hasard. C’est par hasard que j’ai été mêlé à l’une de ses aventures les plus étranges, un drame dont il était le metteur en scène.

Tout a commencé pendant cette fameuse nuit du 22 au 23 juin. Nous avions dîné entre amis au restaurant de la Cascade, et toute la soirée, nous n’avions parlé que de crimes et de vols. Ce n’est jamais une bonne préparation au sommeil.

Les Saint-Martin sont partis en automobile, et Jean Daspry, ce charmant et insouciant Daspry, est rentré à pied avec moi. Devant la petite maison que j’habitais à Neuilly, sur le boulevard Maillot, il m’a demandé :

— Vous n’avez jamais peur ? Cette maison est tellement isolée ! Pas de voisins, des terrains vagues… Je ne suis pas peureux, et pourtant…

— Eh bien, vous êtes gai, vous !

— Oh ! je dis ça comme ça. Les Saint-Martin m’ont impressionné avec leurs histoires de bandits.

Il m’a serré la main et il s’est éloigné. Mon domestique, Antoine, était absent ce soir-là. Dans l’ombre et le silence, je me suis senti mal à l’aise. Je suis monté vite à ma chambre et, contrairement à mon habitude, j’ai fermé la porte à clé et poussé le verrou. J’ai posé mon revolver à côté de mon lit, je me suis couché et, comme chaque soir, j’ai pris sur la table de nuit le livre qui m’attendait.

À la place du coupe-papier qui marquait ma page, il y avait une enveloppe fermée par cinq cachets de cire rouge, avec mon nom et le mot « Urgent ». Un peu nerveux, je l’ai ouverte et j’ai lu :

« À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu’il arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un geste, ne poussez pas un cri. Sinon, vous êtes perdu. »

C’est une farce stupide, ai-je pensé. J’ai voulu rire tout haut, et je n’ai pas pu. J’ai voulu souffler la bougie, et je n’ai pas pu non plus. Alors j’ai fermé les yeux.

Au même moment, j’ai entendu un bruit léger, puis des craquements. Ils venaient de la grande salle voisine où j’avais installé mon bureau. J’allais me lever, prendre mon revolver… Je ne me suis pas levé : en face de moi, un des rideaux de la fenêtre avait bougé.

Il bougeait encore ! Entre le rideau et la vitre, il y avait une forme humaine, et cet homme me voyait à travers le tissu, j’en étais sûr. J’ai compris : pendant que les autres emportaient mes affaires, lui devait me surveiller. Au moindre geste, j’étais perdu.

Un coup violent a secoué la maison, puis de petits coups, comme ceux d’un marteau, et d’autres bruits encore, un véritable vacarme. Je n’ai pas bougé. Par lâcheté ? Non : je ne pouvais plus remuer un seul membre. Et puis, à quoi bon ? Allais-je risquer ma vie pour quelques tapisseries ?

Toute la nuit, ce supplice a duré. Enfin, la voiture du laitier est passée sur le boulevard, et le jour est entré entre les volets. Lentement, j’ai sorti un bras du lit. J’ai bien regardé l’endroit du rideau où il fallait viser, puis, d’un geste rapide, j’ai saisi mon revolver et j’ai tiré.

J’ai sauté du lit et je me suis jeté sur le rideau. Le tissu était troué, la vitre aussi. Mais il n’y avait personne derrière. Toute la nuit, j’avais eu peur d’un pli de rideau ! Furieux, j’ai couru dans la grande salle.

Sur le seuil, je me suis arrêté, stupéfait : rien n’avait disparu. Les meubles, les tableaux, les vieux tissus, tout était à sa place. Pas une chaise dérangée, pas une trace de pas. Sous un petit tapis persan, j’ai seulement trouvé une carte à jouer : un sept de cœur, comme dans tous les jeux de cartes français, mais avec un détail curieux. La pointe de chacun des sept cœurs rouges était percée d’un petit trou rond.

La grande salle était une pièce étrange, bien trop grande pour une si petite maison. Le sol et les murs étaient couverts d’une mosaïque de petites pierres de couleur, avec des personnages d’autrefois. On y voyait entre autres un vieil empereur couronné d’or, à la longue barbe blanche, une épée dans la main droite. Les voleurs étaient peut-être entrés par la grande fenêtre, tout en haut, avec une échelle. Mais dans la cour, il n’y avait aucune trace d’échelle.

Je n’ai pas prévenu la police : on se serait moqué de moi. Mais deux jours plus tard, je devais remettre mon article au Gil Blas, le journal où j’écrivais alors, et j’y ai raconté toute mon aventure. On l’a prise pour une histoire inventée. Seul Daspry, qui s’intéressait à ce genre d’affaires, est venu étudier les lieux, sans plus de succès.

Quelques jours après, Antoine m’a annoncé un monsieur qui ne voulait pas donner son nom. C’était un homme d’une quarantaine d’années, très brun, dans des vêtements propres mais usés.

— Monsieur, j’ai lu votre article. Tous les faits que vous racontez sont-ils exacts ?

— Absolument exacts.

— Alors j’aurais peut-être des renseignements à vous donner. Mais je dois d’abord vérifier quelque chose. Pour cela, il faut que je reste seul dans cette pièce. Trois minutes, pas plus.

Il avait l’air inquiet, je m’en suis souvenu plus tard. Mais j’étais trop curieux pour refuser. Je suis descendu et j’ai regardé ma montre. Une minute… Deux minutes… Deux minutes et demie… Et soudain, un coup de feu a éclaté.

J’ai monté l’escalier en courant. Au milieu de la salle, l’homme était couché sur le côté. Du sang coulait de sa tête ; près de sa main, un revolver fumait encore. Il était mort. Et à deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de cœur, percé lui aussi de sept trous.

Le commissaire de Neuilly est arrivé, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Dans les poches du mort, aucun papier, aucun nom. Pourtant, cet homme n’était pas venu chez moi seulement pour se tuer ! Pendant ces trois minutes, il avait découvert quelque chose qui l’avait poussé au désespoir. Mais quoi ?

Quand les agents ont soulevé le corps, sa main gauche s’est ouverte, et une carte de visite froissée en est tombée : « Georges Andermatt, 37, rue de Berry ». Georges Andermatt était un riche banquier de Paris, et l’on admirait la grâce et la beauté de sa femme. M. Dudouis l’a fait venir par téléphone. Devant le corps, son visage s’est contracté une seconde, et il a dit à voix basse, comme malgré lui :

— Étienne Varin.

— Vous le connaissiez ?

— De vue seulement. Son frère, Alfred Varin, est venu me voir autrefois, je ne sais plus pourquoi.

— Et votre carte, dans sa main ?

— Je n’y comprends rien. C’est sans doute un hasard.

Un hasard bien curieux, ai-je pensé. Mais M. Andermatt n’a rien dit de plus. L’enquête a seulement appris que les frères Varin, d’origine suisse, avaient mené une vie agitée sous divers noms. Où était Alfred ? Personne ne le savait.

Daspry, que je voyais beaucoup à cette époque, se passionnait pour l’affaire. Un jour, il m’a montré une nouvelle d’un journal étranger, que toute la presse reprenait : un pays voisin allait bientôt essayer, devant son empereur, un sous-marin qui devait changer la guerre sur mer. Son nom : le Sept-de-cœur.

Le Sept-de-cœur ! Quel lien pouvait-il y avoir entre ce sous-marin et ce qui s’était passé chez moi ?

— Qu’en savez-vous ? me disait Daspry. Les choses les plus différentes ont souvent une seule et même cause.

Quelques jours plus tard, L’Écho de France a publié un article qui a fait grand bruit. Il était signé Salvator. Il racontait que dix ans plus tôt, un jeune ingénieur, Louis Lacombe, avait loué ma maison du boulevard Maillot pour y travailler à un projet de sous-marin. Les frères Varin l’aidaient. Par eux, il avait connu le banquier Andermatt, qui avait promis de présenter son invention au ministère de la Marine. Un soir, Louis Lacombe avait dîné chez les Andermatt, et depuis, personne ne l’avait revu. Ses plans, les frères Varin les avaient vendus à l’étranger : le Sept-de-cœur, c’était le sous-marin de Louis Lacombe. L’article se terminait ainsi :

« Dernière heure. Les essais du Sept-de-cœur ont échoué. Il manquait aux plans le dernier document, que Louis Lacombe a apporté à M. Andermatt le soir de sa disparition. Sans ce document, les plans sont incomplets. Il est donc encore temps de reprendre ce qui nous appartient, et nous comptons sur M. Andermatt. Il nous dira pourquoi il n’a rien dit à la mort d’Étienne Varin, et pourquoi, depuis six ans, il fait surveiller les deux frères. Nous attendons de lui des actes. Sinon… »

Le banquier a répondu avec mépris aux journalistes. Alors Salvator a ajouté ces quelques mots : « Que M. Andermatt le veuille ou non, il travaille déjà avec nous. »

Ce soir-là, Daspry dînait chez moi, quand soudain, sans que personne ait sonné, la porte s’est ouverte. Une dame est entrée, cachée sous un voile épais. Elle connaissait donc le chemin ? Elle a enlevé son voile. Elle était brune, pleine de charme, avec des yeux graves et tristes.

— Je suis Mme Andermatt. Je viens au sujet de cette affaire… J’ai pensé que vous pourriez peut-être me renseigner…

Son calme était faux : elle était très troublée. Daspry, qui l’observait, s’est approché.

— Voulez-vous me permettre, madame, de vous poser quelques questions ?

— Oh ! oui, comme cela, je parlerai.

Alors elle a tout raconté. Le soir où Louis Lacombe avait dîné chez eux, il portait une serviette avec tous les papiers de son projet. Deux jours plus tard, l’un des frères Varin avait montré ces papiers à son mari. Mais M. Andermatt ne les avait pas dénoncés, parce que dans la serviette, il y avait autre chose.

— Pardonnez-moi, madame, a dit Daspry, mais je dois savoir toute la vérité. Avez-vous écrit à Louis Lacombe d’autres lettres que des lettres officielles ?

Toute rouge, elle a murmuré :

— Oui. Et les frères Varin ont menacé mon mari de les publier s’il agissait contre eux. Il a eu peur du scandale. Depuis, nous vivons comme deux étrangers. Et pourtant, il m’aurait encore aimée, j’en suis sûre, s’il n’avait pas trouvé ces maudites lettres…

— Il les a trouvées ?

— Je le crois. Les Varin disaient qu’ils avaient une cachette sûre. Elle était ici, dans cette maison. Louis Lacombe adorait la mécanique ; il fabriquait des coffres et des serrures secrètes, et les Varin ont dû se servir d’une de ses cachettes. Dans la nuit du 22 au 23 juin, mon mari a ouvert le coffre, il a pris les lettres et il a laissé sa carte, pour montrer aux deux frères que maintenant, le plus fort, c’était lui. Après votre article, Étienne Varin est venu ici, il a trouvé le coffre vide… et il s’est tué.

— Votre mari vous a-t-il paru plus sombre depuis ce jour-là ? a demandé Daspry.

— Non.

— Alors il n’a pas les lettres. Ce n’est pas lui qui est entré ici. C’est l’homme mystérieux qui mène toute cette affaire, et qui connaît tous les secrets des deux frères : Salvator !

— Alors il a mes lettres, et c’est lui qui menace mon mari ! Mon Dieu, que faire ?

— Lui écrire. Il agit contre Alfred Varin, pas contre vous. Dites-lui tout ce que vous savez. Votre mari a-t-il le dernier document de Louis Lacombe ?

— Oui.

— Dites-le à Salvator. Que risquez-vous ?

Deux jours plus tard, Mme Andermatt nous a envoyé la réponse qu’elle avait reçue :

« Les lettres n’y étaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je veille à tout. S. »

J’ai reconnu l’écriture : c’était celle de la lettre trouvée dans mon livre le soir du 22 juin. Daspry avait raison, Salvator menait bien toute l’affaire.

Daspry, lui, cherchait toujours la cachette. Il croyait que les lettres étaient encore quelque part dans la maison. Il a examiné toutes les pièces, les murs et même le toit. Un jour, il est arrivé avec une pioche et une pelle et m’a emmené dans le terrain vague. Dans un coin, entre les murs de deux propriétés voisines, il y avait un tas de pierres couvert de ronces. Pendant une heure, en plein soleil, nous avons creusé. Soudain, la pioche de Daspry a mis au jour des os : un squelette, avec quelques morceaux de vêtements.

Dans la terre, il y avait aussi une petite plaque de fer, de la taille d’une carte à jouer, avec sept taches rouges placées comme les sept cœurs d’un sept de cœur, et percées d’un trou à chaque pointe.

— Écoutez, Daspry, j’en ai assez de toutes ces histoires !

J’ai dû me mettre au lit, où je suis resté deux jours avec une forte fièvre. Daspry venait chaque jour, mais il passait ses heures dans la grande salle, à chercher et à frapper sur les murs.

— Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire. J’en suis sûr.

Le troisième jour, je me suis levé, guéri. Vers cinq heures, un mot est arrivé :

« Monsieur,

Le drame qui a commencé dans la nuit du 22 au 23 juin touche à sa fin. Ses deux principaux personnages doivent se rencontrer chez vous. Je vous serais donc infiniment reconnaissant de me prêter votre maison ce soir. Il serait bon que votre domestique soit absent de neuf heures à onze heures, et préférable que vous-même laissiez le champ libre aux adversaires. Vous avez pu voir, dans la nuit du 22 au 23 juin, que je respecte tout ce qui vous appartient. De mon côté, je ne doute pas un instant de votre discrétion.

Votre dévoué,

Salvator »

Ce ton d’ironie polie m’a enchanté. J’ai offert à Antoine une place de théâtre pour la soirée. Quand Daspry est arrivé, je lui ai montré le mot.

— Et vous partez ? m’a-t-il demandé.

— Jamais de la vie ! On me demande d’être discret, je le serai. Mais je veux absolument voir ce qui va se passer.

— Ma foi, vous avez raison. Je reste aussi.

On a sonné. C’était Mme Andermatt, bouleversée.

— Mon mari vient ici ! Pendant le dîner, il a reçu un message : « À neuf heures ce soir, soyez au boulevard Maillot avec les documents de l’affaire. En échange, les lettres. » Je l’ai lu, et je suis sortie sans rien lui dire.

— Qui l’a fait venir ? a demandé Daspry. Et pourquoi ?

— C’est justement ce que nous allons savoir, ai-je répondu.

Dans la grande salle, sous le manteau de la cheminée, derrière un rideau de velours, il y avait juste assez de place pour nous trois. Mme Andermatt s’est assise entre nous. Par les fentes du rideau, nous voyions toute la pièce.

Neuf heures ont sonné. La grille du jardin a grincé, et un homme est entré. Je l’ai reconnu tout de suite, tant il ressemblait à Étienne : c’était Alfred Varin. Il a jeté un regard méfiant autour de lui, puis il est monté sur une chaise devant le vieil empereur de mosaïque et l’a longuement examiné, du bout des doigts. Soudain, il a sauté de la chaise : M. Andermatt entrait.

— Vous ! C’est vous qui m’avez appelé ?

— Moi ? Pas du tout, a dit Varin. C’est votre lettre qui m’a fait venir.

— Je ne vous ai pas écrit !

Varin, méfiant, s’est dirigé vers la porte. M. Andermatt lui a barré le passage.

— Vous ne passerez pas. Maintenant que des années ont passé, répondez-moi franchement, Varin. Qu’avez-vous fait de Louis Lacombe ? Le dernier soir, quand je l’ai raccompagné jusqu’à ma porte, j’ai vu deux ombres dans la nuit : c’était votre frère et vous. Et deux jours plus tard, vous m’avez proposé de me vendre ses papiers.

— Nous les avons trouvés sur sa table. Et si vous étiez si sûr de vous, pourquoi n’êtes-vous pas allé voir la police ? Pourquoi nous avez-vous fait poursuivre comme des bêtes, mon frère et moi ? Pour les lettres, voilà pourquoi. Assez parlé, je m’en vais.

— Vous ne sortirez pas d’ici avant de m’avoir rendu ces lettres.

Varin a voulu passer de force. M. Andermatt l’a repoussé. Alors Varin a sorti un revolver et l’a pointé sur lui.

— Une dernière fois : vous me laissez passer, oui ou non ?

Un coup de feu a éclaté. Le revolver est tombé.

J’étais stupéfait : le coup était parti à côté de moi ! C’était Daspry qui, d’une balle, avait fait sauter l’arme de la main de Varin. En un instant, il était debout entre les deux hommes.

— Vous avez de la chance, mon ami. C’est la main que je visais, et c’est le revolver que j’ai touché. Excusez-moi, monsieur Andermatt, mais vous jouez très mal votre partie. Permettez-moi de prendre les cartes.

Et, se tournant vers Varin :

— À nous deux, camarade. L’atout est cœur, et je joue le sept.

Il lui a mis sous le nez la plaque de fer aux sept points rouges. Livide, les yeux écarquillés, Varin semblait hypnotisé.

— Qui êtes-vous ?

— Un monsieur qui se mêle de ce qui ne le regarde pas… mais qui s’en mêle à fond. Tu as reçu un mot qui te demandait de venir ici avec tous tes papiers. Où sont-ils ?

Il y avait dans la voix de Daspry une autorité toute nouvelle chez cet homme d’habitude si doux. Varin, dompté, a montré sa poche : il avait sur lui les plans originaux de Louis Lacombe, dont il avait vendu des copies à un officier étranger, le major von Lieben.

— Combien en veux-tu ?

— Cent mille.

— Tu es fou. Le major ne t’en a donné que vingt mille, et pour rien, puisque les essais ont échoué. Je t’en offre cinq mille.

— Dix mille. Pas un sou de moins.

— D’accord. Monsieur Andermatt, veuillez signer un chèque. Votre carnet ? Le voici.

Ahuri, le banquier a reconnu son propre carnet de chèques. Il a signé.

— Maintenant, les lettres, a dit Daspry. Elles sont cachées ici. Ouvre la cachette, Varin.

— Je n’ai pas de sept de cœur.

— Si, celui-ci.

Varin a reculé, terrifié, devant la plaque de fer. Alors Daspry est monté lui-même sur une chaise devant le vieil empereur. Il a posé la plaque en bas de l’épée, contre la poignée. Puis, avec un poinçon, il a appuyé, par chacun des sept trous, sur sept petites pierres de la mosaïque. À la septième, on a entendu un déclic, et tout le buste de l’empereur a tourné. Derrière, il y avait un coffre de fer.

— Tu vois bien, Varin, il est vide. Il y a une autre cachette. C’est de l’argent que tu veux ?

— Dix mille.

— Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour vous ?

— Oui, a dit le banquier d’une voix forte.

Varin a refermé le coffre. Avec un dégoût visible, il a posé le sept de cœur au même endroit et il a enfoncé le poinçon dans les sept trous. Il y a eu un second déclic, mais cette fois, une partie seulement du coffre a tourné : dans l’épaisseur même de sa porte, il y en avait un petit. Le paquet de lettres était là. Daspry l’a pris, il a reçu du banquier le second chèque et le dernier document de Louis Lacombe, et il a tendu les lettres à M. Andermatt.

— Voici ce que vous désiriez, monsieur.

Le banquier a hésité un instant, puis, d’un geste nerveux, il a pris le paquet et il est parti. À côté de moi, j’ai entendu un gémissement. J’ai pris la main de Mme Andermatt : elle était glacée.

— Il ne nous reste plus qu’à finir notre affaire, camarade, a dit Daspry. Les papiers ?

Varin les lui a donnés.

— Mais… les deux chèques ? L’argent ?

— Tu as du culot, mon bonhomme ! On te doit quelque chose pour des papiers que tu as volés ? Allons, laisse ton couteau tranquille.

Il lui a saisi le bras si brutalement que l’autre a hurlé de douleur.

— Va-t’en, camarade. Tu veux que je te raccompagne ? Nous passerons par le terrain vague, et je te montrerai un tas de pierres sous lequel…

— Ce n’est pas vrai !

— Mais si. Cette petite plaque de fer vient de là-bas. Louis Lacombe ne s’en séparait jamais, tu te rappelles ? Ton frère et toi, vous l’avez enterrée avec son corps.

Varin a caché son visage dans ses poings.

— Bon. J’ai perdu. Mais je voudrais savoir une chose. Dans le grand coffre, il y avait une cassette. Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était ?

— Oui, avec tous les diamants et toutes les perles que vous aviez volés, ton frère et toi. Je l’ai prise, évidemment.

— Alors… c’est pour cela que mon frère s’est tué ?

— Probablement. Tu voulais savoir autre chose ?

— Votre nom. La chance tourne. Aujourd’hui, c’est vous le plus fort. Demain…

— Ce sera toi. Je m’appelle Arsène Lupin.

— Arsène Lupin !

Varin a chancelé, comme assommé. Daspry a ri.

— Tu croyais qu’un M. Dupont aurait pu monter toute cette affaire ? Va préparer ta revanche, mon petit. Arsène Lupin t’attend.

Et il l’a poussé dehors.

— Daspry ! ai-je crié, en lui donnant encore malgré moi ce nom. Mme Andermatt s’est évanouie ! Elle a vu que vous donniez ses lettres à son mari !

Il s’est frappé le front.

— Que je suis bête ! Elle pouvait le croire, en effet.

Il l’a soignée, puis il a sorti de sa poche un paquet en tout point semblable à celui qu’avait emporté le banquier.

— Voici vos lettres, madame, les vraies. Les autres, c’est moi qui les ai recopiées cette nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d’autant plus heureux de les lire qu’il ne se doutera de rien, puisque tout s’est passé sous ses yeux.

— Et l’écriture ?

— Toutes les écritures peuvent s’imiter.

Elle l’a remercié comme elle aurait remercié un homme de son monde. Moi, je le regardais sans savoir que dire. Mon camarade de cercle, Jean Daspry, c’était Lupin ! Mais lui, très à l’aise, m’a dit :

— Vous pouvez dire adieu à Jean Daspry. Il part pour le Maroc, et il est fort possible qu’il y trouve une fin digne de lui. Mais Arsène Lupin n’en est qu’au début de sa carrière.

Je n’ai pas pu résister à ma curiosité.

— Et la seconde cachette, celle des lettres ?

— Je ne l’ai trouvée qu’hier, pendant que vous étiez au lit. Le 22 juin, après vous avoir mis, par des conversations bien choisies, dans un tel état qu’un homme aussi nerveux que vous ne pouvait pas sortir de son lit, je suis venu ici. Je savais qu’il y avait un coffre à serrure secrète, et que le sept de cœur en était la clé. Une heure m’a suffi. Regardez le vieil empereur : c’est exactement le roi de cœur de tous les jeux de cartes, Charlemagne.

— Mais pourquoi la carte ouvre-t-elle tantôt le grand coffre, tantôt le petit ?

— Parce que je la posais toujours dans le même sens. Hier seulement, je me suis aperçu qu’en la retournant, avec le cœur du milieu en haut au lieu d’en bas, les sept points ne tombaient plus au même endroit. C’est simple, mais encore fallait-il y penser.

Il s’est assis et il a écrit une de ces petites notes dont il a le secret. Qui ne se rappelle le bruit qu’elle a fait dans le monde entier ?

« Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement. Maître de tous les documents et plans originaux de l’ingénieur Louis Lacombe, il les a remis au ministre de la Marine. À cette occasion, il ouvre une souscription pour offrir à l’État le premier sous-marin construit d’après ces plans, et il s’inscrit lui-même en tête pour la somme de vingt mille francs. »

— Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt ? lui ai-je demandé.

— Exactement. Il était juste que Varin paie un peu pour sa trahison.

Et voilà comment j’ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j’ai appris que Jean Daspry, mon camarade de cercle, n’était autre qu’Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Et voilà comment, grâce à la confiance qu’il veut bien m’accorder, je suis devenu peu à peu son ami et son très fidèle historien.

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