Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur

Le coffre-fort de Madame Imbert

Une nuit d’hiver, un jeune inconnu sauve un riche Parisien attaqué sur un boulevard désert, et il entre ainsi chez les Imbert, dont le coffre-fort cache, dit-on, cent millions.

Capítulo 7 Francês B1 Intermediário
Substantivo Substantivo próprio Verbo Verbo auxiliar Adjetivo Advérbio Pronome Determinante Adposição Numeral Conjunção coordenativa Conjunção subordinativa Partícula Interjeição Outro

À trois heures du matin, les invités d’une soirée sont sortis d’une maison du boulevard Berthier. Deux messieurs se sont quittés au coin de la rue de Courcelles, et l’un d’eux a décidé de rentrer à pied. C’était une belle nuit d’hiver, claire et froide, et il marchait avec plaisir.

Mais au bout de quelques minutes, il a eu l’impression qu’on le suivait. Il s’est retourné et il a vu l’ombre d’un homme entre les arbres. Il a pressé le pas ; l’homme s’est mis à courir. Avant qu’il ait le temps de sortir son revolver, l’homme l’a attaqué. Ils ont lutté sur le boulevard désert, le promeneur est tombé contre un tas de pierres, l’autre le serrait à la gorge et lui enfonçait un mouchoir dans la bouche. Il allait perdre connaissance quand, soudain, l’homme l’a lâché pour se défendre contre une attaque imprévue.

Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville… L’homme s’est enfui en boitant et en jurant. Le nouvel arrivant ne l’a pas poursuivi. Il s’est penché sur le promeneur :

— Êtes-vous blessé, monsieur ?

Il ne l’était pas, mais il ne tenait pas debout. On a trouvé une voiture, et son sauveur l’a ramené chez lui, avenue de la Grande-Armée. Devant sa porte, le monsieur l’a remercié avec chaleur.

— Je vous dois la vie, monsieur, et je ne l’oublierai pas. Ma femme voudra vous remercier elle-même : venez déjeuner chez nous aujourd’hui. Je m’appelle Ludovic Imbert. Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur… ?

— Mais certainement.

Et l’autre s’est présenté :

— Arsène Lupin.

À cette époque, Arsène Lupin n’était pas encore célèbre. Il ne s’appelait même pas Arsène Lupin : ce nom, il l’avait inventé tout exprès pour le sauveur de M. Imbert. Il n’avait ni argent ni réputation. Ce n’était encore qu’un apprenti dans un métier où il allait bientôt devenir un maître.

Le matin, il s’est habillé avec soin : une vieille redingote, un pantalon usé, un chapeau fatigué, le tout très propre, mais qui sentait la misère. Il est sorti de son petit logement de Montmartre et, en descendant l’escalier, au troisième étage, il a frappé à une porte du bout de sa canne. Dans le tramway, l’homme du troisième étage est venu s’asseoir à côté de lui.

— Eh bien, patron ?

— Eh bien, c’est fait. J’y déjeune.

— Vous y déjeunez !

— Mon petit, si j’ai organisé cette petite attaque, si je t’ai donné un coup de canne sur le poignet et un coup de pied dans la jambe, au risque d’abîmer mon seul ami, ce n’est pas pour rien.

— Mais les mauvais bruits qui courent sur leur fortune…

— Laisse-les courir. Depuis six mois, je me renseigne, j’interroge les domestiques et les prêteurs. Que la fortune vienne du vieux Brawford, comme ils le disent, ou d’ailleurs, elle existe. Et puisqu’elle existe, elle est à moi.

— Cent millions, tout de même !

— Mettons dix, ou même cinq, peu importe ! Il y a de gros paquets de titres dans le coffre-fort. Un jour ou l’autre, j’en trouverai bien la clé. Pour le moment, rien à faire. Je t’avertirai.

Une heure plus tard, Ludovic présentait Lupin à sa femme. Gervaise était une bonne petite dame toute ronde, très bavarde, et elle l’a reçu comme un vieil ami. Au dessert, on se faisait des confidences. Lupin a raconté son enfance triste et ses difficultés. Gervaise a raconté la bonté du vieux Brawford, les cent millions dont elle avait hérité, et tout ce qui l’empêchait d’en profiter : les procès sans fin avec les neveux de Brawford, les emprunts qu’elle avait dû faire…

— Pensez donc, monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le bureau de mon mari, dans notre coffre-fort, et nous n’avons pas le droit d’y toucher !

— Ah ! ils sont là, a murmuré Lupin, la gorge sèche.

Il sentait très bien qu’il n’aurait jamais les mêmes scrupules que la bonne dame.

Interrogé avec délicatesse, il a avoué sa misère. Aussitôt, les Imbert l’ont pris comme secrétaire, pour cent cinquante francs par mois, avec une chambre au deuxième étage pour y travailler. Il a choisi lui-même la chambre. Par quel heureux hasard se trouvait-elle juste au-dessus du bureau de Ludovic ?

Le poste de secrétaire ne demandait presque aucun travail. En deux mois, Lupin n’a recopié que quatre lettres, et on ne l’invitait pas aux grandes réceptions des Imbert. Il ne s’en plaignait pas. Il a rendu plusieurs visites secrètes au bureau de Ludovic, mais le coffre-fort, un énorme bloc de fonte et d’acier, est resté fermé.

— Où la force échoue, la ruse réussit, s’est-il dit.

Il a percé le plancher de sa chambre et il y a fait passer un tuyau de plomb qui arrivait au plafond du bureau. Par ce tuyau, il pouvait voir et entendre. Il a vécu dès lors à plat ventre sur le plancher. Il voyait souvent les Imbert devant le coffre, et quand ils tournaient les quatre boutons de la serrure, il essayait de deviner le chiffre.

Un jour, il les a vus sortir du bureau sans refermer le coffre. Il est descendu en hâte, mais ils étaient déjà revenus.

— Oh ! excusez-moi, je me suis trompé de porte.

— Entrez donc, monsieur Lupin, a dit Gervaise. N’êtes-vous pas chez vous ici ? Vous allez nous conseiller : quels titres devons-nous vendre ?

— Mais je croyais que vous n’aviez pas le droit d’y toucher ?

— Oh ! pas à tous.

Elle a ouvert grand la porte du coffre : sur les étagères, il y avait des portefeuilles pleins de titres. Lupin, qui n’y connaissait rien, a donné un avis au hasard. Gervaise a pris un titre, et l’après-midi, Ludovic l’a vendu, en présence de son secrétaire, pour quarante-six mille francs.

Pourtant, Lupin ne se sentait pas chez lui. Les domestiques ne connaissaient pas son nom ; ils l’appelaient seulement « monsieur ». Ludovic aussi disait : « Vous préviendrez monsieur… Est-ce que monsieur est arrivé ? » Après l’enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à peine, comme à un original qui aime être seul. Un jour, il a entendu Gervaise dire à deux messieurs :

— C’est un tel sauvage !

Soit, a-t-il pensé, je suis un sauvage. Et il a poursuivi son plan. Gervaise ne quittait jamais la clé du coffre : il fallait agir autrement.

Un événement a tout précipité : certains journaux ont accusé les Imbert d’escroquerie. Lupin a compris qu’il ne pouvait plus attendre. Cinq soirs de suite, il est resté caché dans sa chambre à surveiller le bureau, puis il est parti au milieu de la nuit par la petite porte de la cour, dont il avait la clé. Le sixième jour, il a appris que les Imbert, pour répondre à leurs ennemis, avaient proposé d’ouvrir le coffre devant la justice.

C’est pour ce soir, a pensé Lupin.

En effet, après le dîner, Ludovic et Gervaise se sont installés dans le bureau pour étudier les registres du coffre. Minuit a sonné. Ils travaillaient toujours.

— Allons-y, a murmuré Lupin.

La nuit était noire, sans lune et sans étoiles. Il a attaché une corde à nœuds à son balcon et il s’est laissé glisser jusqu’au balcon du dessous : celui du bureau. L’après-midi, il avait trafiqué la fermeture de la fenêtre pour qu’on ne puisse plus la verrouiller. Il a poussé doucement. Entre les épais rideaux, il a vu Gervaise et Ludovic assis près du coffre ouvert. Il allait se jeter sur eux quand Gervaise a dit :

— Comme il fait froid tout à coup ! Je vais me coucher. Et toi ?

— Je voudrais finir. Une heure au plus.

Elle est sortie. Une demi-heure a passé. Lupin a poussé la fenêtre un peu plus, et les rideaux ont bougé. Ludovic s’est levé pour fermer la fenêtre…

Il n’y a pas eu un cri, pas même une lutte. En quelques gestes précis, sans lui faire de mal, Lupin l’a étourdi, lui a enveloppé la tête dans le rideau et l’a ficelé. Ludovic n’a même pas vu son visage.

Puis Lupin a pris dans le coffre deux portefeuilles, il a descendu l’escalier et il a ouvert la porte de service. Une voiture attendait dans la rue.

— Prends ça, a-t-il dit au cocher, et suis-moi.

En deux voyages, ils ont vidé le coffre. Puis Lupin a enlevé sa corde et effacé toutes les traces de son passage.

Quelques heures plus tard, avec son compagnon, il a examiné les portefeuilles. Il n’a pas été déçu, car il s’y attendait : la fortune était loin des cent millions, quatre ou cinq millions peut-être, mais c’étaient d’excellents titres, chemins de fer, Ville de Paris, canal de Suez…

— On perdra beaucoup quand il faudra les vendre, a-t-il dit. Mais avec ce premier capital, je vais pouvoir vivre comme je l’entends.

Le lendemain, il a appris dans les journaux une nouvelle imprévue : Ludovic et Gervaise avaient disparu. Devant les juges, on a ouvert le coffre. On y a trouvé ce qu’Arsène Lupin avait laissé… c’est-à-dire pas grand-chose.

Telle est l’histoire. Je la tiens d’Arsène Lupin lui-même. Ce jour-là, il marchait de long en large dans mon bureau, et ses yeux brillaient d’une petite fièvre que je ne lui connaissais pas.

— Somme toute, lui ai-je dit, c’est votre plus beau coup ?

— Il y a dans cette affaire des choses étranges. Pourquoi se sont-ils enfuis ? Il était si simple de dire : « Les cent millions étaient dans le coffre, on les a volés » !

— Ils ont perdu la tête. Et vous n’avez jamais eu un peu de pitié pour ces deux malheureux ? Sans vous, ils seraient peut-être partis les poches pleines.

— De la pitié ! s’est-il écrié en frappant sur ma table. Je devrais avoir des remords, n’est-ce pas ? Parce que je leur ai volé leurs titres ? Mais enfin, mon cher, vous n’avez donc pas deviné ? Ils étaient faux, ces titres ! Faux, vous entendez ?

Je l’ai regardé, stupéfait.

— Faux, les quatre ou cinq millions ?

— Complètement faux ! Du papier, rien que du papier ! Je n’en ai pas tiré un sou ! C’est eux qui devraient avoir des remords ! Ils m’ont roulé comme le plus naïf de leurs clients ! Et savez-vous quel rôle ils m’ont fait jouer ? Celui d’un Brawford ! Je ne l’ai compris que plus tard, en lisant les journaux. Ce monsieur sans nom qui avait sa chambre au deuxième étage, ce sauvage qu’on montrait de loin, c’était Brawford, et Brawford, c’était moi ! Grâce à moi, les banquiers avaient confiance et leur prêtaient de l’argent ! Quelle leçon pour un débutant !

Il m’a saisi le bras, et d’un ton furieux, où l’on sentait pourtant de l’ironie et même de l’admiration, il m’a dit :

— Mon cher, aujourd’hui encore, Gervaise Imbert me doit quinze cents francs !

Cette fois, je n’ai pas pu m’empêcher de rire, et il a ri avec moi.

— Oui, quinze cents francs ! Non seulement je n’ai jamais touché un sou de mon salaire, mais elle m’a emprunté toutes mes économies de jeune homme ! Et savez-vous pour qui ? Pour ses pauvres ! Pour de prétendus malheureux qu’elle aidait sans le dire à Ludovic ! Arsène Lupin, à qui la bonne dame prenait quinze cents francs pendant qu’il lui volait quatre millions de faux titres !

Et il a ajouté :

— C’est la seule fois de ma vie que je me suis fait rouler. Mais cette fois-là, je l’ai été proprement !

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