Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur

La perle noire

Une nuit, Arsène Lupin entre en secret chez la comtesse d’Andillot pour lui voler sa célèbre perle noire, mais rien ne se passe comme il l’avait prévu.

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Un violent coup de sonnette a réveillé la concierge du 9, avenue Hoche. Elle a ouvert la porte de l’immeuble depuis sa loge, en grognant :

— Il est au moins trois heures !

— Le docteur Harel, quel étage ? a demandé une voix.

— Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.

— Il faudra bien qu’il se dérange.

Le monsieur a monté l’escalier, mais il ne s’est pas arrêté chez le docteur : il a continué jusqu’au cinquième. Là, il a ouvert une porte avec deux clés. Puis il a attendu dix minutes, le temps qu’un docteur met à renvoyer un visiteur, et il est redescendu en se plaignant. On lui a ouvert, il a claqué la porte derrière lui… mais la porte ne s’est pas fermée : il avait bloqué la serrure avec un petit morceau de fer. Il est rentré sans bruit et il est remonté au cinquième. Les concierges le croyaient parti, et en cas d’alerte, il pourrait sortir quand il voudrait.

Dans l’entrée de l’appartement, à la lumière d’une lampe de poche, il a posé son manteau et son chapeau et il a enveloppé ses chaussures dans d’épais chaussons de feutre.

— Ouf ! Et comme c’est facile ! Je me demande pourquoi tout le monde ne choisit pas ce métier si confortable. Un vrai métier de père de famille… Trop facile, même. Cela devient ennuyeux.

Il a consulté un plan de l’appartement. Le salon ne l’intéressait pas : la comtesse, disait-on, n’y gardait aucun objet de valeur. Il est allé droit vers le couloir des chambres. La première porte donnait sur le cabinet où la comtesse rangeait ses robes, et ce cabinet communiquait avec sa chambre par une porte vitrée.

— Mon brave Lupin, s’est-il dit, la chance est avec toi. Tu connais les lieux, tu sais où la comtesse cache la perle noire. Il suffit d’être plus silencieux que le silence et plus invisible que la nuit.

Il lui a fallu une demi-heure pour ouvrir la porte vitrée sans le moindre bruit. Puis il s’est allongé sur le tapis et il a avancé dans le noir vers une petite table, près du lit. Sur cette table, il y avait une boîte de papier à lettres : c’était là, tout simplement, que la comtesse cachait la perle noire. Son cœur battait très fort, et il s’en étonnait : il avait vécu sans émotion des minutes bien plus dangereuses. Il a cru entendre une respiration, et cela l’a rassuré.

Enfin, sa main a touché un pied de la table. Mais au même moment, son autre main a heurté sur le tapis un chandelier renversé, puis une petite pendule de voyage. Que faisaient ces objets par terre ? Soudain, il a laissé échapper un cri. Il avait touché quelque chose d’étrange, d’horrible. Il est resté immobile, la sueur au front. Puis il a tendu de nouveau la main : des cheveux, un visage… et ce visage était froid, presque glacé.

Il a allumé sa lampe. Une femme était couchée devant lui, couverte de sang, avec d’affreuses blessures au cou et aux épaules. Elle était morte.

Il a allumé la lumière. Partout, il y avait les traces d’une lutte violente : le lit défait, les draps arrachés, une chaise renversée, du sang, et sur le tapis la pendule, dont les aiguilles marquaient onze heures vingt. La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l’a ouverte : l’écrin de la perle était vide.

— Eh bien, mon ami Lupin, tu t’es vanté un peu tôt de ta chance. Filons, sinon on va t’accuser de tout.

Pourtant, il n’a pas bougé.

— Filer ? Un autre filerait. Mais Arsène Lupin ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Voyons, procédons par ordre…

Il s’est assis dans un fauteuil, les poings serrés contre son front.

L’affaire de l’avenue Hoche a passionné tout Paris, mais presque personne ne sait qu’Arsène Lupin y a joué un rôle. Tout le monde connaissait Léontine Zalti, l’ancienne chanteuse, veuve du comte d’Andillot. Vingt ans plus tôt, ses diamants et ses perles éblouissaient l’Europe. Puis elle avait perdu toute sa fortune, et de ses bijoux, il ne lui était resté que la fameuse perle noire. Elle aurait pu la vendre et redevenir riche. Elle avait préféré vivre simplement, avec une dame de compagnie, une cuisinière et un domestique, car la perle noire était le cadeau d’un empereur !

— Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.

Le jour, elle la portait à son cou. La nuit, elle la cachait dans un endroit qu’elle croyait être seule à connaître.

Deux jours après le crime, la police a arrêté Victor Danègre, le domestique de la comtesse. Sous son matelas, on avait trouvé son gilet taché de sang. Il manquait un bouton à ce gilet, et ce bouton avait été ramassé sous le lit de la victime.

Mais l’affaire est vite devenue obscure. À sept heures du matin, Danègre était sorti acheter du tabac, et à huit heures, la cuisinière et la dame de compagnie avaient trouvé les portes de l’appartement fermées à double tour. Avait-il donc une clé ? Personne ne l’a trouvée, ni le couteau. Et puis, les concierges ont parlé de l’inconnu de trois heures du matin : personne n’avait sonné chez le docteur Harel. Qui était cet homme ?

— Il y a du Lupin là-dessous, disait le vieil inspecteur Ganimard au juge.

— Bah ! vous le voyez partout, votre Lupin. D’ailleurs, d’après la pendule, le crime a eu lieu à onze heures vingt, et votre visiteur est venu à trois heures.

Le juge croyait Danègre coupable : l’homme avait déjà été condamné, il buvait, il n’avait pas peur de sortir un couteau. Mais au procès, l’avocat n’a pas eu de mal à montrer les faiblesses de l’accusation.

— Où est la clé ? Où est le couteau ? Prouvez que ce n’est pas l’homme mystérieux de trois heures du matin ! La pendule marquait onze heures vingt ? On peut mettre les aiguilles d’une pendule à l’heure qu’on veut.

Victor Danègre a été acquitté.

Il est sorti de prison maigre et brisé par six mois de cellule. Sous le nom d’Anatole Dufour, il a loué une petite chambre à Montmartre et il a vécu de petits travaux. Trois fois, on l’a reconnu et renvoyé. Souvent, il croyait voir des hommes qui le suivaient, des policiers sans doute.

Un soir, dans un petit restaurant du quartier, un homme d’une quarantaine d’années, en redingote noire un peu sale, s’est assis en face de lui et l’a longuement regardé. Danègre a pâli. L’homme a rempli leurs deux verres.

— À votre santé, Victor Danègre.

— Je m’appelle Dufour… Demandez au patron.

— Dufour pour le patron, Danègre pour la justice.

L’homme lui a tendu une carte : « Grimaudan, ancien inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels. »

— Je ne suis plus de la police, mais je continue le métier, d’une façon qui rapporte davantage. Je viens de la part de Mlle de Sinclèves, la cousine et l’héritière de la comtesse. Elle veut la perle noire.

— Mais je ne l’ai pas ! Si je l’avais, ce serait moi l’assassin.

— C’est vous l’assassin.

Danègre a essayé de rire.

— Heureusement, les jurés m’ont déclaré innocent.

Grimaudan lui a saisi le bras.

— Pas de phrases, mon petit. Trois semaines avant le crime, vous avez pris à la cuisinière la clé de la porte de service, et vous en avez fait faire une pareille chez un serrurier de la rue Oberkampf.

— Pas vrai ! Personne n’a vu cette clé.

— La voici.

Il l’a posée sur la table.

— Et le même jour, vous avez acheté un couteau au bazar de la République.

— Personne n’a vu le couteau !

— Le voici. Il reste des taches sur la lame. Le serrurier et le vendeur vous reconnaîtront. Et ce n’est pas tout. Après le crime, en traversant le cabinet aux robes, vous avez eu peur et vous vous êtes appuyé au mur. Sur le plâtre blanc, il y a une petite marque rouge : l’empreinte de votre pouce plein de sang.

Danègre était blême. La sueur coulait de son front. Cet homme parlait de son crime comme s’il l’avait vu. Depuis des mois, Danègre luttait contre tout le monde ; contre celui-là, il sentait qu’il ne pouvait rien.

— Si je vous rends la perle, combien me donnerez-vous ?

— Rien.

— Une chose qui vaut des centaines de milliers de francs, et je n’aurais rien ?

— Si : la vie. Vous ne pourrez jamais vendre cette perle. Et un jour, la justice vous reprendra : avec le couteau, la clé et l’empreinte, ce sera la guillotine. Il me la faut ce soir. Sinon, je mets à la poste cette lettre de Mlle de Sinclèves au procureur.

Danègre a bu deux verres de vin coup sur coup.

— Payez l’addition, et allons-y. J’en ai assez de cette maudite affaire.

Ils ont marché longtemps en silence, jusqu’au quartier de la comtesse. Près du bureau de tabac, Danègre s’est laissé tomber sur un banc.

— C’est là, devant nous. Entre deux pavés.

— Lesquels ?

Danègre n’a pas répondu.

— Ah ! je vois, tu veux te moquer de moi, mon bonhomme.

— Non… mais je vais mourir de misère.

— Bon, combien te faut-il ?

— De quoi payer un billet pour l’Amérique, en dernière classe. Et cent francs pour commencer.

— Tu en auras deux cents. Parle.

— Comptez les pavés à droite de la bouche d’égout. C’est entre le douzième et le treizième, dans le caniveau.

Grimaudan a ouvert son couteau de poche et il a creusé le sable mouillé entre les deux pavés. À dix centimètres, la pointe a touché quelque chose. La perle noire ! Une fortune, cachée dans la boue d’un caniveau, à la merci du premier venu !

— Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t’enverrai ton billet pour l’Amérique.

Le lendemain, L’Écho de France publiait ces quelques lignes :

« Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d’Arsène Lupin, qui l’a reprise à l’assassin de la comtesse d’Andillot. Arsène Lupin attend les propositions de ses clients. »

— Et voilà comment le crime est toujours puni et la vertu récompensée, a conclu Arsène Lupin, quand il m’a raconté l’affaire. C’est une des aventures dont je suis le plus fier. Pendant les quarante minutes que j’ai passées dans cette chambre, j’ai reconstitué le crime, et quelques indices m’ont convaincu que le coupable était un domestique. Pour avoir la perle, il fallait que ce domestique soit arrêté : j’ai laissé le bouton sous le lit. Mais il ne fallait pas qu’on trouve contre lui de preuve certaine : j’ai emporté le couteau oublié sur le tapis et la clé oubliée dans la serrure, j’ai fermé la porte à double tour et j’ai effacé l’empreinte sur le mur du cabinet. Une arrestation, puis un acquittement : je me suis servi de toute la machine de la justice pour épuiser mon homme. Une fois libre, il devait forcément tomber dans mon piège.

— Un piège sans danger pour lui, ai-je dit, puisqu’on ne juge pas deux fois un homme acquitté. Pauvre diable…

— Pauvre diable, Victor Danègre ? Vous oubliez que c’est un assassin ! Il aurait été parfaitement immoral de lui laisser la perle noire. Il vit, pensez donc, Danègre vit !

— Et la perle noire est à vous.

Il l’a sortie d’une poche secrète de son portefeuille et il l’a caressée des doigts et des yeux.

— Quel prince russe, quel milliardaire américain possédera ce trésor, qui brillait autrefois sur les blanches épaules de Léontine Zalti, comtesse d’Andillot ?

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