Le Tour du monde en quatre-vingts jours

Le pont de Medicine Bow

Aouda aperçoit le colonel Proctor et cherche à éviter un duel, tandis qu’un pont dangereux oblige le train à s’arrêter.

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Le lendemain matin, le train s’est arrêté un quart d’heure à la gare de Green River. Quelques voyageurs se promenaient sur le quai. À travers la vitre, Aouda a reconnu parmi eux le colonel Proctor, l’homme de San Francisco. Elle s’est vite reculée pour ne pas être vue.

Aouda s’était attachée à Phileas Fogg. Cet homme froid lui montrait chaque jour un dévouement absolu. Elle appelait ce sentiment de la reconnaissance, mais, sans le savoir, elle éprouvait déjà quelque chose de plus fort. Son cœur s’est serré : si Phileas Fogg voyait le colonel, il voudrait se battre avec lui. Quand Fogg s’est endormi, elle a tout raconté à Fix et à Passepartout.

— Rassurez-vous, madame, a dit Fix. Avant de se battre avec monsieur Fogg, ce Proctor devra se battre avec moi ! C’est moi qui ai reçu le coup.

— Monsieur Fogg ne laissera personne le venger à sa place, a répondu Aouda. S’il voit cet homme, nous ne pourrons pas empêcher un duel. Il ne faut pas qu’il le voie.

— Vous avez raison, madame, a répondu Fix. Un duel pourrait tout gâcher. Vainqueur ou vaincu, monsieur Fogg serait retardé.

— Et les gentlemen du Reform Club gagneraient leur pari ! a ajouté Passepartout. Dans quatre jours, nous serons à New York. Il faut que mon maître reste dans son wagon jusque-là.

Plus tard, Passepartout a demandé tout bas à l’inspecteur :

— Est-ce que vous vous battriez vraiment pour lui ?

— Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe ! a répondu Fix.

Sa voix était si dure que Passepartout a frissonné.

Fix a trouvé un moyen de garder Phileas Fogg à sa place. Quand le gentleman s’est réveillé, l’inspecteur lui a proposé une partie de whist. On vendait des cartes dans le train, et Aouda a dit tout de suite qu’elle connaissait le jeu.

— Cela fait partie de l’éducation anglaise, a-t-elle ajouté.

Phileas Fogg était ravi de reprendre son jeu favori, même dans un train. Aouda jouait très bien, et Fix était aussi fort que le gentleman.

— Maintenant, nous le tenons, a pensé Passepartout. Il ne bougera plus !

L’après-midi, dans les montagnes Rocheuses, le train s’est arrêté brusquement après de violents coups de sifflet. Phileas Fogg n’est pas descendu. Il a seulement dit à Passepartout :

— Allez voir ce que c’est.

Passepartout est descendu. Une quarantaine de voyageurs étaient déjà sur la voie, et parmi eux le colonel Proctor. Un garde venait d’arriver de Medicine Bow, la gare suivante.

— On ne peut pas passer, a-t-il dit. Le pont de Medicine Bow est en trop mauvais état. Il ne supportera pas le poids du train.

C’était un pont suspendu au-dessus d’un torrent, à un mille de là. Le chef de train avait demandé un autre train à Omaha par télégraphe, mais ce train mettrait au moins six heures pour arriver. Et pour aller à pied à la gare de Medicine Bow, il fallait marcher douze milles dans la neige ! Le colonel Proctor jurait, et Passepartout, furieux, avait envie de faire comme lui. Cette fois, tous les billets de banque de son maître ne pouvaient rien.

Alors le mécanicien, un Américain nommé Forster, a élevé la voix.

— Messieurs, il y aurait peut-être un moyen de passer. Si nous lançons le train à toute vitesse, nous avons des chances de traverser le pont.

Beaucoup de voyageurs ont tout de suite aimé l’idée, surtout le colonel Proctor.

— Nous avons cinquante chances sur cent ! a dit un voyageur.

— Soixante ! Quatre-vingts ! Quatre-vingt-dix ! ont crié les autres.

Passepartout, lui, avait une idée beaucoup plus simple.

— Monsieur, a-t-il dit à un voyageur, il serait peut-être plus prudent…

— Prudent ! s’est écrié le colonel Proctor. À grande vitesse, on vous dit ! Vous avez peur ?

— Moi, peur ? Eh bien, d’accord ! Je vais montrer à ces gens-là qu’un Français peut être aussi audacieux qu’eux !

— En voiture ! a crié le chef de train.

— Oui, en voiture ! a répété Passepartout. Mais il serait plus naturel de faire passer d’abord les voyageurs à pied sur ce pont, et le train ensuite !

Personne n’a entendu cette sage réflexion. Passepartout a repris sa place sans rien dire, et les joueurs ont continué leur whist.

Le train a reculé sur près d’un mille, comme un sauteur qui prend son élan. Puis il est reparti en avant, de plus en plus vite. Bientôt, il roulait à cent milles à l’heure, et il semblait ne plus peser sur les rails. Et il est passé ! Tout s’est fait en un éclair, et on n’a rien vu du pont. Mais le train venait à peine de traverser la rivière quand le pont s’est écroulé dans le torrent avec un bruit terrible.

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